Tout commence en février 1969. À Ouagadougou, un groupe de cinéphiles réunis autour du Centre culturel franco-voltaïque organise une « Semaine du cinéma africain » : une vingtaine de films, cinq pays représentés, quelques milliers de spectateurs. L'événement prend le nom de FESPACO — Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou — en 1972, et devient biennal en 1979, en alternance avec les Journées cinématographiques de Carthage, créées en Tunisie dès 1966.
Le Burkina Faso, alors Haute-Volta, n'est pas un choix anodin. Le pays nationalise la distribution cinématographique en 1970, crée la Société nationale voltaïque du cinéma et fait du septième art une affaire d'État. Sous Thomas Sankara, dans les années 1980, le festival devient une tribune politique autant qu'artistique : le cinéma y est pensé comme un outil de décolonisation du regard.
L'Étalon de Yennenga, plus haute distinction du continent
Créé en 1972, l'Étalon de Yennenga tire son nom de la princesse légendaire dont la monture, emballée, la conduisit à la fondation du peuple mossi. Le trophée récompense le meilleur long métrage africain. Son palmarès dessine une histoire du continent : « Le Wazzou polygame » de Oumarou Ganda (Niger) en 1972, « Yeelen » de Souleymane Cissé (Mali), « Tilaï » d'Idrissa Ouedraogo, « Buud Yam » de Gaston Kaboré en 1997, ou encore « Frontières » d'Apolline Traoré.
En 2021, la Somalienne d'adoption Sabrina Fatma Ahmed n'est pas la première femme primée : il faut attendre 2023 pour que la Tunisienne Kaouther Ben Hania et, surtout, la réalisatrice Apolline Traoré s'imposent parmi les favorites d'une compétition longtemps très masculine. Lors de la 29e édition, en mars 2025, l'Étalon d'or est revenu à « Katanga, la danse des scorpions » du Burkinabè Dani Kouyaté, fable politique sur la succession du pouvoir dans un royaume imaginaire.
« Nous n'avons pas seulement besoin de faire des films : nous avons besoin de les montrer, chez nous, à notre public. »
Un festival sous contrainte
Le FESPACO se tient dans un pays confronté depuis 2015 à une crise sécuritaire majeure et à une instabilité politique répétée. L'édition 2021, décalée en octobre pour cause de pandémie, puis celle de 2023, se sont déroulées sous protection renforcée. Le festival a néanmoins maintenu son marché du film (MICA), ses ateliers de formation et son fonds de restauration des œuvres du patrimoine, indispensable quand une partie des négatifs africains dorment encore dans des laboratoires européens.
Car là se joue l'essentiel : la propriété des images. La Cinémathèque africaine de Ouagadougou conserve plusieurs milliers de bobines, souvent uniques. Les campagnes de numérisation menées avec la Cinémathèque française, le World Cinema Project de Martin Scorsese ou la Film Foundation ont permis de sauver « La Noire de… » de Sembène, « Touki Bouki » de Djibril Diop Mambéty ou « Soleil Ô » de Med Hondo, tous restaurés en 4K et remontrés en festival dans les années 2010.
Et maintenant ?
Le FESPACO reste le seul lieu où se croisent, tous les deux ans, les cinéastes du continent et ceux de la diaspora, les guichets uniques de financement, les plateformes de streaming et les distributeurs. Sa force est aussi sa fragilité : dépendant de financements publics et de partenaires internationaux, il incarne la question qui traverse tout le cinéma africain — comment produire, montrer et conserver ses propres récits sans dépendre des autres.



