Né en 1923 à Ziguinchor, en Casamance, Ousmane Sembène fut tirailleur pendant la Seconde Guerre mondiale, docker à Marseille, syndicaliste, puis romancier. « Le Docker noir » (1956) et « Les Bouts de bois de Dieu » (1960), fresque de la grève des cheminots Dakar-Niger, lui donnent une audience littéraire. Mais Sembène fait un constat : dans un pays où l'analphabétisme domine, le livre ne touche pas le peuple dont il parle. Il part se former au cinéma à Moscou, aux studios Gorki, auprès de Marc Donskoï.
1963 : le premier film
« Borom Sarret », court métrage de dix-huit minutes tourné à Dakar en 1963, suit une journée d'un charretier qui promène les clients d'un quartier à l'autre et finit dépouillé de tout. C'est le premier film réalisé en Afrique subsaharienne par un Africain. Trois ans plus tard, « La Noire de… » (1966), premier long métrage subsaharien, raconte le suicide d'une jeune Sénégalaise employée comme domestique sur la Côte d'Azur. Le film obtient le prix Jean-Vigo et impose un ton : sec, frontal, politique.
Avec « Mandabi » (1968), Sembène franchit un seuil décisif : il tourne en wolof, refusant que ses personnages parlent une langue que la majorité de son public ne comprend pas. Ce choix — dicté aussi par une confrontation avec les financeurs français — fonde une revendication qui traverse encore le continent : filmer dans les langues nationales.
« Le cinéma est l'école du soir de mon peuple. »
Une œuvre de conflit
Sembène n'a cessé de heurter les pouvoirs. « Ceddo » (1977), qui met en scène la résistance de villageois à l'islamisation forcée et à la traite, est interdit huit ans au Sénégal, officiellement pour une querelle d'orthographe sur le titre. « Camp de Thiaroye » (1988), coréalisé avec Thierno Faty Sow sur le massacre de tirailleurs sénégalais par l'armée française en décembre 1944, est primé à Venise mais reste des années invisible en France.
Son dernier film, « Moolaadé » (2004), présenté à Cannes dans la sélection Un certain regard où il remporte le prix, s'attaque à l'excision à travers la figure d'une femme qui accorde asile à quatre fillettes en fuite. À 81 ans, Sembène signe un film lumineux, tourné au Burkina Faso, où la parole des femmes tient le récit de bout en bout.
Un héritage vivant
Mort à Dakar en juin 2007, Sembène a laissé une méthode plus qu'un style : partir du réel social, tourner en langue locale, s'adresser d'abord au public africain. On en retrouve la trace chez Abderrahmane Sissako, Mati Diop, Ramata-Toulaye Sy ou Alain Gomis. Ses films, longtemps difficiles d'accès, circulent aujourd'hui restaurés — condition minimale pour qu'une histoire du cinéma africain s'écrive avec ses propres images.



