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Portraits & Société

Ousmane Sembène, l'écrivain qui a inventé le cinéma africain

De « Borom Sarret » à « Moolaadé », le Sénégalais a fondé une grammaire visuelle pour raconter l'Afrique de l'intérieur.

Équipe Afrollywood MagazineAoût 20267 min de lecture

Portrait en noir et blanc d'un cinéaste sénégalais assis avec une caméra 16 mm
Ousmane Sembène, écrivain devenu cinéaste, avec sa caméra 16 mm.Illustration éditoriale d'après archives — Afrollywood Mag

Né en 1923 à Ziguinchor, en Casamance, Ousmane Sembène fut tirailleur pendant la Seconde Guerre mondiale, docker à Marseille, syndicaliste, puis romancier. « Le Docker noir » (1956) et « Les Bouts de bois de Dieu » (1960), fresque de la grève des cheminots Dakar-Niger, lui donnent une audience littéraire. Mais Sembène fait un constat : dans un pays où l'analphabétisme domine, le livre ne touche pas le peuple dont il parle. Il part se former au cinéma à Moscou, aux studios Gorki, auprès de Marc Donskoï.

1963 : le premier film

« Borom Sarret », court métrage de dix-huit minutes tourné à Dakar en 1963, suit une journée d'un charretier qui promène les clients d'un quartier à l'autre et finit dépouillé de tout. C'est le premier film réalisé en Afrique subsaharienne par un Africain. Trois ans plus tard, « La Noire de… » (1966), premier long métrage subsaharien, raconte le suicide d'une jeune Sénégalaise employée comme domestique sur la Côte d'Azur. Le film obtient le prix Jean-Vigo et impose un ton : sec, frontal, politique.

Avec « Mandabi » (1968), Sembène franchit un seuil décisif : il tourne en wolof, refusant que ses personnages parlent une langue que la majorité de son public ne comprend pas. Ce choix — dicté aussi par une confrontation avec les financeurs français — fonde une revendication qui traverse encore le continent : filmer dans les langues nationales.

« Le cinéma est l'école du soir de mon peuple. »

Ousmane Sembène

Une œuvre de conflit

Sembène n'a cessé de heurter les pouvoirs. « Ceddo » (1977), qui met en scène la résistance de villageois à l'islamisation forcée et à la traite, est interdit huit ans au Sénégal, officiellement pour une querelle d'orthographe sur le titre. « Camp de Thiaroye » (1988), coréalisé avec Thierno Faty Sow sur le massacre de tirailleurs sénégalais par l'armée française en décembre 1944, est primé à Venise mais reste des années invisible en France.

Son dernier film, « Moolaadé » (2004), présenté à Cannes dans la sélection Un certain regard où il remporte le prix, s'attaque à l'excision à travers la figure d'une femme qui accorde asile à quatre fillettes en fuite. À 81 ans, Sembène signe un film lumineux, tourné au Burkina Faso, où la parole des femmes tient le récit de bout en bout.

Un héritage vivant

Mort à Dakar en juin 2007, Sembène a laissé une méthode plus qu'un style : partir du réel social, tourner en langue locale, s'adresser d'abord au public africain. On en retrouve la trace chez Abderrahmane Sissako, Mati Diop, Ramata-Toulaye Sy ou Alain Gomis. Ses films, longtemps difficiles d'accès, circulent aujourd'hui restaurés — condition minimale pour qu'une histoire du cinéma africain s'écrive avec ses propres images.

Sources

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