Vol. 1 • No. [NUMÉRO EN COURS]
Cinéma & Séries

Streaming en Afrique : qui décide désormais des films que l'on voit ?

Netflix, Showmax, Canal+, Prime Video : en moins de dix ans, les plateformes sont devenues le premier guichet du cinéma africain. Enquête sur un pouvoir de programmation qui se recompose.

Équipe Afrollywood MagazineAoût 202610 min de lecture

Trois jeunes adultes regardent un film sur un ordinateur portable dans un salon la nuit
À Lagos comme à Nairobi, l'écran domestique est devenu la première salle de cinéma du continent.Illustration éditoriale — Afrollywood Mag

Pendant un demi-siècle, la question « où voit-on les films africains ? » avait une réponse simple : dans quelques salles urbaines, à la télévision publique, et dans les festivals. En moins d'une décennie, la réponse a changé de nature. Netflix ouvre son bureau africain à Johannesburg en 2020 et commande ses premières séries originales nigérianes et sud-africaines. Showmax, filiale du groupe sud-africain MultiChoice, mise sur des productions locales à bas coût et sur le football. Canal+ pousse ses chaînes A+ et ses coproductions francophones, avant de prendre le contrôle de MultiChoice au terme d'une offre publique lancée en 2024. Prime Video, entré plus tard, réduit sa voilure sur le continent dès 2024. En bout de chaîne, YouTube reste, en volume, le plus grand diffuseur de fictions africaines au monde.

Le déplacement du guichet

Ce qui s'est déplacé, ce n'est pas seulement l'écran : c'est le guichet. Le financement d'un film ne dépend plus d'abord d'un préachat télévisuel ou d'un fonds public, mais d'une commande de plateforme ou d'un achat de droits après festival. Pour un producteur de Lagos, d'Accra ou d'Abidjan, cela change trois choses concrètes : la trésorerie arrive plus vite, la marge est verrouillée à l'avance, et la propriété du film part souvent avec le contrat.

« On nous achète un film pour le monde entier, pour dix ans, et on nous demande de considérer cela comme une chance. Parfois c'en est une. Mais on ne construit pas un catalogue avec des droits qu'on ne détient plus. »

Un producteur nigérian, forum professionnel, 2025

Ce que les chiffres disent — et ne disent pas

Les données publiques restent parcellaires. Les plateformes ne publient pas d'audiences pays par pays ; les régulateurs africains, à l'exception de l'Afrique du Sud, ne collectent presque rien. On sait en revanche que le Nigeria produit plus de mille films par an selon son bureau national des statistiques, que le continent compte moins de mille écrans de cinéma pour près d'un milliard quatre cents millions d'habitants, et que l'UNESCO estime que l'industrie audiovisuelle africaine emploie déjà plusieurs millions de personnes tout en n'exploitant qu'une fraction de son potentiel économique. L'écart entre ces trois chiffres suffit à comprendre pourquoi le streaming s'est imposé si vite : il n'a eu à remplacer presque aucune infrastructure.

Le retour de bâton de 2024

L'euphorie a duré jusqu'à la contraction générale du secteur. À partir de 2023, les grandes plateformes réduisent partout leurs commandes de contenus originaux. En Afrique, l'effet est brutal, parce que l'écosystème local n'avait pas eu le temps de se doter d'amortisseurs : projets arrêtés en développement, séries non renouvelées, équipes dispersées. Plusieurs cinéastes sud-africains et nigérians racontent la même séquence — deux ans de tournages continus, puis un silence de douze mois.

Ce ralentissement a une conséquence positive : il a relancé le débat sur les modèles alternatifs. Coproductions intra-africaines, plateformes régionales, salles de proximité, tournées mobiles, distribution directe sur YouTube avec monétisation publicitaire, financement par les diasporas. Aucun de ces circuits ne remplace, à lui seul, une commande de plateforme. Ensemble, ils dessinent une économie moins dépendante.

Quatre points de vigilance pour la décennie

Premier point : la propriété des droits. Un cinéma qui ne détient pas son catalogue ne peut ni le restaurer, ni le rediffuser, ni le vendre deux fois. Deuxième point : la transparence des audiences, sans laquelle aucun producteur ne peut négocier. Troisième point : la régulation, notamment les quotas d'œuvres locales et les obligations d'investissement, aujourd'hui quasi inexistants hors Afrique du Sud. Quatrième point : la formation technique, seul moyen de garder la valeur ajoutée — étalonnage, son, post-production — sur le continent au lieu de l'exporter.

« La vraie souveraineté culturelle, ce n'est pas de refuser les plateformes. C'est d'avoir quelque chose à leur opposer le jour où elles partent. »

Table ronde « Financer l'audiovisuel africain », 2025

Ce qu'il faut regarder maintenant

Trois signaux méritent d'être suivis dans les mois qui viennent : l'intégration effective de MultiChoice et de Showmax dans le périmètre de Canal+, qui déterminera la puissance de programmation du premier groupe panafricain ; la stratégie de Netflix après sa phase de correction, entre commandes premium rares et acquisitions de films finis ; et la montée en puissance des plateformes locales et régionales, dont la survie dépendra moins du catalogue que du prix et du paiement mobile.

Le cinéma africain n'a jamais eu autant de spectateurs. Il n'a jamais eu aussi peu de contrôle sur la manière dont ces spectateurs le rencontrent. Toute la décennie tient dans cette tension.

Sources

À lire aussi