Artiste multidisciplinaire majeur, nommé Artiste pour la paix par l’UNESCO, Barthélémy Toguo déploie depuis plus de trois décennies une œuvre habitée par les questions de migration, d’exode et de dialogue entre les cultures. Après son installation monumentale sous la pyramide du Louvre et sa présence à la BnF Richelieu avec le cycle « Le monde pour horizon », le créateur camerounais revient sur le devant de la scène parisienne. À l’occasion de son exposition personnelle « The Nomadic Studio » — « L’Atelier nomade » — présentée à la Galerie Lelong & Co., il livre à Afrollywood Magazine un entretien exclusif. Rencontre sans fard avec un créateur éternellement libre, guidé par l’engagement social et le devoir de transmission.
Montpellier occupe une place singulière dans cette géographie intime. La ville a accueilli en 2016 « Déluge », l’une de ses expositions les plus marquantes, au Carré Sainte-Anne. Elle a ensuite confié à l’artiste le décor de la ligne 5 du tramway : « Feuille de vie », une œuvre en mouvement où l’humain, le végétal et l’animal circulent ensemble dans l’espace urbain.
« Montpellier est la ville où j’ai réalisé l’une de mes plus belles expositions. C’était au Carré Sainte-Anne, et j’en garde encore un très beau souvenir : « Déluge ». La ville de Montpellier a aussi réalisé l’un de mes plus grands projets dans l’espace urbain : le décor du tramway de la ligne 5, pensé pour cent ans. Avec tout cela, j’ai même envie de trouver un atelier pour m’installer dans cette belle ville. »
Le désir de liberté
« Une envie d’être un homme libre »
Afrollywood Magazine — Qu’est-ce qui vous a mené vers l’art ?
Barthélémy Toguo — Juste une envie d’être un homme libre. J’ai pensé qu’en faisant de l’art, je devais cultiver cette envie de liberté au quotidien, et toute ma vie.
« Juste une envie d’être un homme libre. »
Afrollywood Magazine — Vous avez passé dix ans à voyager et à vous former sans jamais rester en place. Que retenez-vous de cette période ?
Barthélémy Toguo — Après mon cursus secondaire au Cameroun, j’ai suivi quatre ans d’enseignement artistique classique en Côte d’Ivoire, avant de rejoindre l’École supérieure d’art de Grenoble. C’est là que j’ai découvert l’art contemporain au contact de figures comme Joseph Kosuth et Marina Abramović, et que mon travail a basculé vers le numérique. J’ai ensuite passé deux ans à la Kunstakademie de Düsseldorf, aux côtés d’artistes portés sur les installations spectaculaires. Toute cette période a été un moment fabuleux pour moi, car j’étais guidé par une curiosité insatiable. Lithographie, sculpture, gravure, photographie, performance : depuis, je ne cesse de varier les médiums.
Le parcours et la formation
L’atelier nomade comme méthode
Afrollywood Magazine — Vos résidences internationales semblent cruciales dans votre parcours. Quel rôle jouent-elles dans votre processus créatif ?
Barthélémy Toguo — Les résidences artistiques sont le moteur fondamental de mon travail. Elles nourrissent mon inspiration et me permettent de me renouveler constamment. Voyager, m’immerger dans de nouveaux territoires et créer hors des murs de mon atelier habituel est essentiel pour moi. C’est cette démarche nomade qui forge mon identité d’artiste. Elle est d’ailleurs au cœur de mon exposition actuelle, intitulée « The Nomadic Studio » — « L’Atelier nomade » — à la Galerie Lelong Matignon.
« Les résidences artistiques sont le moteur fondamental de mon travail. »
Afrollywood Magazine — Vous collaborez avec la Galerie Lelong depuis seize ans. Qu’est-ce qui nourrit une telle longévité ?
Barthélémy Toguo — Après près de dix ans passés avec la galerie Anne de Villepoix, j’ai changé de cap. Repéré lors d’une exposition chez Robert Miller à New York, j’ai été approché par la direction de la Galerie Lelong, qui souhaitait m’intégrer dans son écurie parisienne. Depuis 2010, cela fait seize ans que nous travaillons en étroite collaboration, dans des conditions très professionnelles, sans tension ni crise. C’est dans ce cadre de confiance mutuelle que se déploie mon exposition actuelle.
Une carrière internationale
Une présence internationale de longue date
Afrollywood Magazine — Votre présence à Art Basel remonte à l’an 2000. Quel regard portez-vous sur la place des artistes du continent sur cette scène internationale ?
Barthélémy Toguo — Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ma présence internationale n’a rien de récent. Je participe à Art Basel Unlimited depuis sa toute première édition en 2000, sur une proposition de la galerie Anne de Villepoix. En 2026, très peu d’artistes africains sont acceptés là-bas ; c’est une reconnaissance qui m’honore personnellement. Je nuance toutefois ce constat : certaines expositions restent encore trop « centrées sur l’Afrique », une focalisation sectorielle que je juge parfois réductrice pour les artistes concernés.
Barthélémy Toguo et Montpellier
Montpellier, de « Déluge » à « Feuille de vie »
Au Carré Sainte-Anne, « Déluge » mettait en tension destruction et renaissance. Des peintures monumentales et cinquante-quatre cercueils en bois formaient une œuvre-mémoire face aux guerres, aux exils, aux attentats et aux dérèglements du monde. Dix ans plus tard, le souvenir demeure intact chez l’artiste.
L’art entre dans la ville
« Feuille de vie » : une œuvre au quotidien
Avec « Feuille de vie », le rapport à la cité change d’échelle. L’œuvre habille les rames de la ligne 5 et accompagne les déplacements quotidiens. Une figure humaine laisse jaillir de sa bouche des plantes ; oiseaux, poissons, crocodiles et salamandres prolongent ce récit d’interdépendance. Le vert, couleur de la chlorophylle, porte ici un message de santé, d’espoir et de mouvement.
Ce projet transforme le tramway en exposition à ciel ouvert. L’art ne demande plus au public de franchir la porte d’un musée : il vient à sa rencontre, traverse les quartiers et s’inscrit dans le temps long de la ville.
Transmission et responsabilité
Une reconnaissance qui oblige
Afrollywood Magazine — Le Louvre, la Fondation Louis Vuitton, le musée Rodin, et une présence historique à la BnF… Comment vivez-vous cette consécration institutionnelle ?
Barthélémy Toguo — C’est le fruit d’un très long chemin. L’invitation de la BnF Richelieu pour l’exposition « Le monde pour horizon » a été une consécration magnifique qui a duré une année entière, permettant à mon travail de dialoguer avec l’histoire. Récemment, un autre moment m’a particulièrement marqué : la venue de Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton, à mon vernissage le 17 septembre. Elle m’a invité à devenir ambassadeur de la fondation au Japon pour 2027. Cette reconnaissance s’accompagne d’une vraie responsabilité. Je me sens aujourd’hui obligé d’aider ma communauté, de soutenir l’Afrique et de tirer les nouvelles énergies vers le haut.
À la BnF, ses œuvres ont interrogé la mémoire, l’exil et les voix oubliées. Ce dialogue avec les collections patrimoniales prolonge un parcours international ancien, tout en maintenant l’artiste dans une position de passeur plutôt que de figure isolée.
Le cinéma et le documentaire
Le film de Joel Rejant : un regard africain sur l’artiste
Afrollywood Magazine — Un documentaire de 52 minutes vous est aujourd’hui consacré. Qu’est-ce qui vous a convaincu d’accepter ce projet ?
Barthélémy Toguo — Le film est réalisé par Joel Rejant et produit par Afrik’art Films et Observascope. Le projet est né d’un contact direct : Joel m’a approché avec une envie folle de faire ce documentaire. Ce qui m’a convaincu, c’est qu’un précédent film sur mon travail m’avait beaucoup plu et que, cette fois, c’est un regard africain et non occidental qui porte le projet. Je ne pouvais qu’accepter cette proposition qui m’enthousiasme profondément.
Barthélémy Toguo — J’attends de ce film qu’il montre les différentes facettes de ma pratique : mon quotidien dans mes plantations, mon amour pour l’agriculture, une performance dans le sud de la France, à Périgueux, ou mes sessions de peinture en atelier. Je souhaite que ce documentaire soit riche et instructif pour les jeunes qui aiment ma démarche.
Afrollywood Magazine — Quel est le message principal que vous souhaitez transmettre, notamment aux mécènes ?
Barthélémy Toguo — Ma préoccupation majeure tient en un mot : partager. Je cite souvent le duo d’artistes britanniques Gilbert & George, qui rappelle que quiconque a reçu se doit de donner en retour. J’aimerais qu’à travers ce film, on comprenne que ma démarche est guidée par le partage, pas seulement des richesses matérielles, mais aussi de l’éveil et de la pensée pour les autres.
« Ma préoccupation majeure tient en un mot : partager. »
Afrique et création
Regarder l’Afrique sans l’enfermer
Afrollywood Magazine — Qu’espérez-vous pour l’avenir de l’art africain ?
Barthélémy Toguo — Je demande simplement à la scène internationale de prendre le temps de regarder attentivement ce que les artistes du continent ont à exprimer. Leurs propositions portent une dimension sociale et humaine forte, particulièrement précieuse dans un monde traversé par les inégalités. Les artistes africains en sont aujourd’hui les porte-flambeaux.
Les nouvelles générations
Aux jeunes artistes : partir de ce qui vous entoure
Afrollywood Magazine — Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes du continent ?
Barthélémy Toguo — Je leur conseillerais de rester attentifs à ce qui se passe autour d’eux, sans aller chercher leurs sujets ailleurs. J’aime rappeler les mots de Camus sur le rôle de l’artiste dans la société. Ma mise en garde est simple : il ne faut pas faire de l’art pour l’argent. Ils doivent mettre la société et l’humain au cœur de leurs travaux. C’est ce qui les rendra profondément heureux.
Afrique et environnement
Au Cameroun, le combat pour la souveraineté des semences
Afrollywood Magazine — Vous vous apprêtez à rentrer au Cameroun pour mener un combat environnemental. En quoi consiste-t-il ?
Barthélémy Toguo — Mes projets à venir n’ont effectivement rien d’un vernissage mondain. Je rentre au Cameroun pour poursuivre un travail de terrain sur la souveraineté des semences. Il s’agit de lutter contre les graines modifiées de multinationales comme Monsanto, qui rendent les cultivateurs dépendants des intrants chimiques. Je défends une agriculture organique, basée sur le compost et le fumier, afin de préserver les nappes phréatiques et la santé des populations. C’est une démarche pleinement artistique, même si elle n’a pas vocation à se traduire en peintures. C’est un jugement critique sur ce que nous mangeons.
Afrollywood Magazine — La boucle se referme-t-elle ainsi ?
« De la liberté absolue qui m’a poussé vers l’art jusqu’à ce combat pour des graines libres de tout brevet, c’est la même idée qui revient sous des formes différentes. Se donner, et donner. »





