Cinéma & Séries

Luis Marquès : « pur produit » du cinéma ivoirien

Espagnol de naissance, burkinabè par nationalité et ivoirien d’adoption depuis plus de trente ans, Luis Marquès raconte son parcours, ses succès et sa vision d’un cinéma africain sans frontières.

Par Gloria Aubine LABI • 18 septembre 2026 • 6 min de lecture

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Luis Marquès, producteur, réalisateur et scénariste d’Alma Production, assis dans son bureau
Luis Marquès, producteur, réalisateur et scénariste, revient sur plus de trente ans de création entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso.Afrollywood Magazine

"Je serais incapable de faire un film en France"

Double nationalité espagnole et burkinabè, plus de trente ans à Abidjan et pourtant, s'il fallait tourner en Europe : "Honnêtement je ne pourrais pas, je ne connais pas les codes, je me sentirais pas légitime du tout." Sa légitimité ne tient pas à un passeport. "Je suis un produit, on peut dire, pur produit de la Côte d'Ivoire, en termes de ce que je sais faire artistiquement."

Ce qu'il veut qu'on retienne :

Avant le reste : "J'ai essayé d'être utile par mon travail. Quand tu vois que la population vit mieux après ce que t'as fait, il n'y a pas plus que ça comme récompense. Ça vaut tous les Oscars du monde."

Du théâtre à l'Afrique

Comédien dès 14 ans, tournages dans "Extrême Limite" puis "Sous le Soleil", et 4 films avec Alain Delon, "merveilleux" avec lui malgré sa réputation controversée. Mais le vrai déclic vient d'ailleurs : enfant, le meilleur ami de son père était un Malien qui lui racontait des histoires de village. "J'étais totalement fasciné, c'était un peu mon idole." Une maîtrise d'anthropologie théâtrale à la Sorbonne plus tard, une bourse le mène en Côte d'Ivoire. "Là j'ai eu un vrai coup de foudre. C'est ici que j'ai appris à tout faire."

L'autre moitié de son cerveau

En 1991, il rencontre Claude Gnakouri dans une troupe de théâtre à Abidjan. "Un coup de foudre d'amitié. C'est comme si j'avais trouvé l'autre moitié de mon cerveau." Quatorze ans à tout créer ensemble : troupe, écriture, mise en scène, premiers films et une pratique de théâtre engagé, comme la sensibilisation de masse nourrie par l'anthropologie de Luis, qui reste "le fonds de commerce d'Alma Production" aujourd'hui, déployée en Ouganda, en Éthiopie, au Liberia. Claude meurt en 2006, un an après lui avoir conseillé de partir se mettre au calme au Burkina Faso, alors que la crise ivoirienne rendait le terrain trop difficile. "Je ne m'en remets pas. Je me réfère tout le temps à lui."

Repartir de zéro

Dix ans au Burkina Faso, une nouvelle structure. Retour à Abidjan en 2016 : naissance d'Alma Production, société de production cette fois, portée par le succès de *L'Œil du Cyclone*, pièce puis film de Sékou Traoré, multi-récompensé, dont un Étalon de bronze au FESPACO.

"Le cinéma africain, ça n'existe pas"

"Si c'est bon, c'est bon, c'est tout." Ce qui l'agace, c'est la vraie division du système francophone : le film d'auteur, prestigieux mais boudé du public, contre le "grand public", mal financé. "Ce n'est pas le cas aux États-Unis, en Angleterre, en Espagne d'où je viens." Son exemple : Tarantino, auteur et blockbuster à la fois.

Reconquérir les salles

Le cinéma avait quasiment disparu d'Afrique de l'Ouest dans les années 2000-2010. La première vraie salle moderne de Côte d'Ivoire ouvre en 2016 avec *L'Œil du Cyclone*. Treize salles aujourd'hui. Et une expérience radicalement différente : "Le public africain, il vit, il parle, il crie, il rit fort. C'est une autre expérience de cinéma."

La légitimité, rarement posée mais posée quand même

"Pas beaucoup, je dois avouer" sauf, parfois, en commission de financement : "J'ai eu le retour que j'étais troublant pour être considéré comme africain, un préjugé, comme il peut y en avoir dans les deux sens." À Abidjan, trente ans de présence ont réglé la question : "Les gens savent que je suis pas une pièce rapportée."

Un détour par le documentaire

Juré d'un concours de courts-métrages, il découvre un jeune réalisateur, Lionel Kokoué, et l'histoire méconnue de la révolte du peuple Baoulé (1891-1910), réprimée en quasi-massacre. Il l'embauche et produit avec lui un documentaire de 90 minutes, tournage en cours. "C'était pas trop ma tasse de thé, je suis plus fiction. Mais il m'a tiré vers ça."

Produire, jouer : deux énergies opposées

Produire, il adore : "Tu maîtrises tout de A à Z." Jouer, devenu rare, reste une vraie détente : "Sur le plateau, j'ai aucune responsabilité. Pour moi, ce sont des vacances." Trois cartons d'affilée *Les Trois Lascars* (2021), qu'il coproduit, bat le record de vente en Afrique de l'Ouest. *Marabout Chéri*, qu'il réalise avec Kadhy Touré, enchaîne comme plus gros succès de 2023. *Les Lascars 2* sort dans 8 pays et tient 17 semaines en salle en Côte d'Ivoire, "un record de longévité absolue." Luis en est coproducteur aux côtés du réalisateur Boubacar Diallo.

Le problème qu'il n'arrive pas à résoudre

La diaspora africaine ne se déplace pas en salle, même si elle adore une fois qu'elle découvre. "C'est très dur de les faire bouger." Résultat : peu de distribution en France ou en Belgique, faute de public identifié. "Tellement dommage. Une fois qu'ils les voient, ils adorent."

Le conseil qu'il donnerait

« Ne pas se précipiter. »

— Luis Marquès

Ne pas écrire un scénario entier avant de le faire lire. "Souvent, tu n'as qu'une seule chance de présenter un projet. Si la structure n'est pas bonne, c'est comme construire sur un squelette tordu. Il faut reprendre à zéro et c'est hyper douloureux."

La boucle se referme

"On sert à rendre les gens heureux, en fait. C'est ça notre but final." Espagnol de naissance, burkinabè par nationalité, ivoirien d'adoption, Luis Marques ne cherche pas de case non plus. Juste à être utile, là où il a choisi de construire.

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