« Tu ne te considères quand même pas africaine ? »
Au détour d’une conversation, cette question lui est posée comme si son identité devait être justifiée. Mounia Aram répond simplement : « Le Maroc, il est où déjà ? » Une réplique brève qui dit son refus des frontières imposées et des appartenances rétrécies.
Dans cet entretien accordé à Afrollywood Magazine, elle ne cherche pourtant pas à attirer la lumière sur elle seule. « J’ai envie de mettre le projecteur sur les femmes africaines. C’est cela qui est vraiment important pour moi », confie-t-elle. Elle insiste aussi sur le travail accompli : « J’ai bâti mon réseau. J’ai construit. »
Un parcours qui ne devait rien à l’évidence
Mounia Aram raconte être entrée dans l’animation sans vocation d’enfance ni formation spécialisée. Elle souhaitait d’abord perfectionner son anglais lorsqu’un stage effectué aux États-Unis, dans une société d’animation japonaise, lui révèle l’ampleur de cette industrie : de l’histoire originelle au manga, au livre, au dessin animé et aux produits dérivés.
Ce premier hasard devient le point de départ d’un engagement durable. Au fil des années, elle apprend les mécanismes du secteur, construit ses relations professionnelles et transforme l’expérience acquise en une mission : ouvrir davantage de portes aux créatrices et créateurs africains.
La représentation comme responsabilité
Le déclic devient intime lorsque sa fille rentre de l’école après avoir subi une insulte liée à ses origines. Mounia Aram refuse de réduire les enfants à cette violence et y voit aussi le résultat de l’ignorance. L’épisode renforce sa conviction : les récits et les images peuvent combattre les clichés en donnant à voir la diversité réelle des cultures africaines.
« L’Afrique, ce n’est pas seulement la savane. »
Elle explique avoir créé sa société en 2019 avec l’ambition de révéler les talents africains. Son action s’intéresse moins à l’apprentissage technique de l’animation qu’aux compétences qui permettent à une œuvre d’exister sur le marché : présenter un projet, négocier, trouver les bons interlocuteurs et bâtir une stratégie.
Financement, réseau, formation : trois obstacles majeurs
À ses yeux, les difficultés sont clairement identifiées. Les mécanismes de financement restent inégalement accessibles, les réseaux professionnels sont concentrés et l’accompagnement économique manque encore à de nombreux talents. « Comment fait-on quand on démarre au Bénin, au Congo ou au Togo sans avoir accès à ces personnes ? », interroge-t-elle.
Aux jeunes professionnels qui disposent de peu de moyens, elle recommande d’utiliser les réseaux sociaux comme outils de visibilité, de développer un réseau professionnel sur LinkedIn et de suivre attentivement la presse spécialisée. Son mot d’ordre est direct : se renseigner, rencontrer et oser aller vers les autres.
Porter son nom et son engagement
Mounia Aram revendique d’avoir développé sa présence sans budget de communication initial. Donner son propre nom à son entreprise est devenu une manière d’assumer publiquement son message : « J’utilise mon nom parce que c’est mon engagement. C’est moi qui porte tout cela. »
Elle évoque aussi les distinctions et responsabilités qui ont accru sa visibilité internationale. Elle les considère moins comme un aboutissement financier que comme une forme de légitimité, utile pour faire entendre les projets et les talents qu’elle accompagne.
Être une femme sans lisser les difficultés
Son récit ne dissimule ni les jugements sur l’âge et l’apparence, ni les injonctions contradictoires adressées aux femmes. Elle souligne également l’importance du soutien familial dans un parcours rythmé par les voyages et les responsabilités : l’équilibre, dit-elle, se construit à deux.
Cette attention portée aux femmes se retrouve dans les projets qu’elle dit accompagner, notamment des créations d’animation développées en Afrique et portées par des autrices. Son objectif demeure de renforcer leur accès aux réseaux, aux compétences économiques et aux espaces de décision.
Faire des détours une force
Née à Casablanca, arrivée en France pendant son enfance et ayant grandi à Trappes, Mounia Aram décrit une identité plurielle qu’elle refuse de hiérarchiser. Française, marocaine, africaine et professionnelle internationale : chaque dimension nourrit son regard.
Dans son témoignage, elle explique avoir longtemps perçu certains détours comme des erreurs avant de comprendre qu’ils formaient la structure même de son parcours. La transmission occupe désormais une place centrale : partager l’expérience, rendre les chemins plus lisibles et permettre à d’autres voix de se déployer.
« Je ne dirai jamais que je suis la représentante de tous les Africains. J’arrive pour partager. »
Lorsqu’on lui demande finalement comment elle souhaite être présentée, sa réponse rassemble tout le reste : « Comme experte en animation. » Une manière de faire reconnaître son travail avant les étiquettes, sans jamais renoncer aux identités et aux engagements qui l’ont façonnée.
Entretien réalisé et rédigé par Gloria Aubine LABI pour Afrollywood Magazine.




